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Violoniste aperçu


J’ai aperçu hier un petit violoniste au bois de métro : garçon aux yeux vides, l’air chronique : le nez fini. Il tenait une mince sacoche de cuir, constant, un couple de frêles rotules articulant ses jambes. L’objet ne tombait pas.
Suffirait-il d’un souffle, souffrant d’impatience et d’illusion pour faire s’envoler le contenu des poches souples de son vêtement de bras ? Cela afin d’entrevoir ce qu’elle contenait à l’évidence : l’assemblage sur feuilles lignées de chair de notes, robes de portées et colliers de clés. Je n’aurais pas ramassé les partitions si il advenait qu’elles tombent.
Les voyageurs de seconde classe qui parsemaient le wagon n’égalaient aucun peuple de café, sept groupes ou couples légitimes jacassaient comme des pies du banc de jardin.
J’étais adroitement liée à l’adolescent musicien par une caresse d’œil diagonale.
Ce lion sale à la crinière d’ébène propageait une atmosphère illégale et secrète tout le long du tube, il sentait la mort, la ruelle et la forêt mouillée. Jouait-il sur scène ? Avait il au moins une chambre ? Atteignait-il les treize ans ?  
Jamais un front aux rides immobiles, inexistantes et pourtant si vives ne me fascina autant. Le joueur portait comme un trophée ses coudes déformés par l’usage, à frotter les cordes de son violon avec les déchirures blondes d’un archet. Pas une fois je n’avais rencontré de si délicates mains.
Je chérissais comme or ces instants à regarder ce petit être au regard égaré. Mes poignets résidaient brûlants de n’avoir pu goûter au plaisir d’effleurer sa peau divinement pale, courtepointe drapée de fragile craie. Il sortit du métro après m'avoir fait songer dix-huit minutes. 


Anna Razumovskaya

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