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Ficelle


On m'appelle Ficelle. Nous sommes mardi deux décembre et je suis sortie depuis plus de quatre heures du lycée. Il fait sombre, un mistral règne sur la ville et des nuages cendrés trônent sur les buildings, en une masse épaisse dans le ciel. 

La salle n’est pas chauffée. Je suis vêtue d'un justaucorps collant et chaussée de fines pointes rosées par l'exercice. Je place mes bras arrondis en couronne, comme suspendus au dessus de mon visage. Mes pores transpirent, mon front se plisse ; je suis épuisée. Ma tête tourne, ma peau est laiteuse, pâle, je n’ai rien mangé depuis ce matin six heures. Mes jambes sont longilignes, minces,souples et mes chevilles délicates et habiles. Les entraîneurs ont souvent vantés ma grâce et mon habilité à m’entrainer infiniment. Je maintiens mon dos droit, en contemplant mes bras voltiger selon le rythme hardu de la musique émanant du disque inséré dans le poste de radio de la troisième salle. Ce petit havre de paix se situe au bout du long corridor sud dans le conservatoire.  J’aime beaucoup ce grand bâtiment. A sept ans, encore pimpante, j’avais entrepris l’apprentissage du piano. Nous n'avions pas d'instrument à la maison.

N’ayant pas eu la chance de naître dans une famille très fortunée, je me souviens lorsque j’étais plus jeune, sur une planche longue comme trois octaves, mon père qui ne possédait pas la moindre notion en musique, dessina, peint  et immita ainsi les touches d’un clavier : les blanches et les noires. Mon professeur me donnait de exercices à retravailler. Chaque soir, je déposais la planche sur la table de la cuisine, je chantais les notes, je réalisais les gammes, je jouais avec vigueur les menuets. Il me semblait que tout allait pour le mieux. Malgré mon honorable progression, Monsieur Pichat me reprochait sans cesse de taper trop sur le piano : « plus doucement, marmonnait-il sans cesse, ne tapez pas comme ça, enfoncez les doigts plus lentement, faîtes chanter votre main droite et délicatement la gauche »,cet homme était le premier à me vouvoyer : je n’y étais pas habituée; et comme il s’énervait, je lui expliquais que si je ne tapais pas, je ne pouvais pas entendre les notes. « Mais c’est le contraire, rétorquait-elle, plus vous tapez, moins vous les entendez.., regardez et écoutez –moi », et elle jouait à ma place. Je justifiai avec une vigoureuse conviction que chez elle, celà marchait certes bien mais  pas chez moi. Je pense qu’en mon for intérieur, j’étais bien embarrassée de dire la vérité sur ma planche car j’avais bien conscience que ma pratique était curieuse et saugrenue, mais, après tout, je ne savais pas comment ça se passait chez les autres petites filles, car je n’en fréquentais pas. Les années passant j’avais eu du mal à admettre cette première distinction avec le grand nombre alors je m’étais exclue moi-même de la discipline.

Je n'aime pas sortir du conservatoire après neuf heures. L'ombre et la silhouettes d'un type d'homme qui peuple le quartier me fait frémir d'appréhension. Il n'y a visiblement qu'eux que je parviens à séduire. Pourtant si je décide en fin de séance de me doucher, je dois attendre que l'eau se réchauffe et cela peut prendre jusqu'à douze minutes. Mon corps ne supporte pas l'eau froide. J'ai une fréquence cardiaque monstrueusement inférieure à la moyenne. Mes lèvres deviennent facilement bleues ainsi je perds mon apparence humaine. Deux mèches identiques de ma chevelure blonde recouvrent mon nez refroidi, tentant de réveiller son odorat endormi. Lorsque mes mains sont propres, je me sens plus pure. 

Brillante à l'école, les cheveux lisses accrochés en un minuscule chignon rond, il ne m’arrive jamais de sortir le soir, de dépasser d’une minute les limites de mon emploi du temps minutieusement conçu. Je rend les copies de mes examens à l'heure. Je suis respectueuse à l'égard de mes parents, admiratives à celui de mes supérieurs. Je suis serviable et il m'arrive souvent de rendre un service à un ou deux de mes camarades.  Comme je passe mon heure de déjeuner à la bibliothèque ou à vagabonder interdite dans des jardins joliment garnis de fleurs ou peuplés de lapins, je donne mon argent de poche à des "miséreux".  Même ces pauvres gens me confient qu'ils ont peur que je m'envole. Je ne parle pas très fort. Pas assez fort pour que l'on m'entende. 
Quelques fois, emmitouflée dans mes manteaux, confinée dans mon cafard, je me demande pourquoi j'existe. 


" Saut de chat, pliés, pas chassés, c'est très bien ! " 





5 commentaires:

  1. beau texte, et je ne puis m'empêcher de penser au "serpent qui danse au bout d'un bâton"
    cette ficelle danseuse, ce n'est rien d'autre qu'un serpent qui, conscient de la contingence -et donc de la vanité- de son existence, titube dans les affres d'une angoisse profonde et rigide, incarnée par le bâton.
    Et, parmi tous les textes de ce blog, je trouve celui ci plus pur et mieux écrit que les autres: ce style est plus clair, davantage transparent, ce qui en rend la lecture plus agréable. Sur ce, bonne continuation!

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  2. Tu écris superbement bien. Persévère ! Ce serait dommage de laisser se perdre un tel talent...

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  3. Très beau texte si épuré et si triste.

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  4. Bon texte, mais je me demande si les autres commentateurs ont pris la peine de le lire... Premièrement les quelques fautes d'orthographe habituelles : les entraîneurs ont vanté : pas de "s" avec avoir, "ardu" sans "h" (on est pas en anglais ;) ), un seul "m" à "imita", jusifiaiS, LA silhouette sans "s" s'il vous plait, et un petit "celà" qui se balade, sûrement par inattention.
    Dernier point mais des moindres : Mondieur Pichat semble devenir une femme au cours du paragraphe...

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  5. Effectivement les erreurs d'inattention arrivent à tout le monde : je voulais écrire "dernier point PAS des moindres". Désolée pour le double post.

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