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Muse

  
Un mètre soixante-quatorze, allongée sur le sol d'un sable sec, mon ombre apparaît. Cet assemblage de courbes peu symétriques ravirait les yeux de tout homme respectable.

Il me suffit de tourner la tète très légèrement, quelques degrés à gauche, pour entrevoir trois enfants dont j'estime l'âge de sept a douze ans. Notamment, deux petites demoiselles aux cheveux longs, l'une coiffée de nattes et l'autres les délaissant succomber au vent tiède de cette douce après-midi, probablement une paire de cousines, charmantes brunettes dotées chacune d'un couple de yeux rieurs. Un joli garçon de modeste taille, au visage jonché d'innombrables taches de rousseurs paraît plus timide, son petit surplus au niveau du ventre s'harmonise parfaitement avec ses joues rondelettes et rosées. Il taquine la plus ravissantes des tourterelles, quiconque aurait deviné qu'il l'appréciait. Ils jouaient aux cartes, le dos légèrement penché vers un point central, assis tout trois en tailleurs sur les immenses galets plats. Au  milieu du petit ovale construit par leurs genoux chétifs et blancs, les dames de cœurs et les paires de chiffres de carreaux valsaient, les doigts des jeunes vacillaient entre les bouts de papier avec une grande aisance. Les petits vénéraient jusqu'à mon visage radieux auquel il dédiait chaque victoire. Sans les entendre, il me semble évident que chacune de leurs lèvres chuchotent mon nom, ou du moins celui qu'il désire me donner, serais-je la princesse élégante ou la fée malicieuse qui jadis colorait les pages de leurs albums illustrés, celle qu'ils ont toujours fantasmé de rencontrer ?

Le retour définitif en France que m'ont imposé mes parents à douze ans a été un véritable choc pour l'enfant que j'étais. Je m'en souviens encore avec exactitude. Moi qui suis excessivement sensible aux sons et aux odeurs, je n'aimais rien du nauséabond fromage de qualité ou de la voix doucereuse d'Edith Piaf, rien d'ici. Tout me semblait terne, grisâtre, fade et agressif. Mes années passées dans les différentes contrées et continents du monde au bras de mon père, un directeur de société assuré et aventurier n'étaient que chaleur et exotisme. Les blondes ; ils m'aimaient parce que j'avais des cheveux des mêmes coloris que les blés murs, dorés. J'avais quasiment l'air d'une aryenne, le regard clair et concis.  Même jeune adolescente, jamais je ne serais sortie avec un garçon, jamais je n'aurais fait partie d'un clan qui m'accepte .Je crois que mon enfance heureuse s'est tarie les jours même où j'ai mis un pied dans le territoire, lorsque je suis revenue en France.  C'est en tous cas ainsi que je le perçois intérieurement.

Il y a dix minutes j'ai aperçu prier, quarante hommes similairement vêtus. Au dessus de leurs crânes chevelus trônent des chapeaux noirs, et ils portent des costumes graves et dignes.  Je songe à leurs femmes dévouées,  qui, à domicile, avant l'office chaque matin, lissent et nettoient à la lessive avec dévotion et amour  leur unique chemise qu'il arbore à la synagogue. Ils sont érudits, on peut les contempler car ils rayonnent d'intelligence, paraît-il. Une bande, sept de ces religieux passent à ma droite. Vivement, ils gravissent les collines avec détermination pour arriver au sommet, là ou l'on peut contempler les cascades les plus superbes et abondantes des environs. L'un d'entre eux tente de m'observer, sans que ses semblables  ne le surprennent, succombant à mon sensuel appel féminin. J'aimerais tellement avoir la force, ou le culot de combler cet homme d'un sourire ravageur, séducteur, qui le rendrait euphorique et mal à l'aise à la fois. 

J'ai l'impression que lorsque les sources crachent leur abondant jus d'eaux diverses, claire et propres, ou sales et troubles, dans les lits de pierres argentées, elles produisent un son similaire à celui de mille trompettes de cuivre doré tonitruantes à l'unisson. C'est sublime, mes tympans sont extasiés.  

J'en ai assez d'être une muse, D'être celle qui pourrait saisir la lyre d'un poète aisé, et la lui faire piétiner, alors qu'il ne pourra plus aligner un seul mot devant l'autre.
Mon nom commence par V. Le soleil tape sur ma peau. Il fait un peu moins de quarante deux degrés. Allongée, à quelques modestes centimètres du sol, mon corps étendu, que je sentais peu a peu s'évaporer,  devient de plus en plus mince, les gouttes de transpiration se consumant sur ma fine peau de blonde, pâle comme un silence de musée, mon histoire ressemblant désormais a celle d'une toile vierge, neuve. 

3 commentaires:

  1. J'adore, tu écris si bien, c'est incroyable.
    As-tu déjà pensé à écrire un livre ? Pas simplement une courte histoire, ou une nouvelle, un vrai livre ? Tu en as surrement les capacités, et ce n'est pas le talent qui te manque !

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    1. Merci beaucoup, ton commentaire me fait si plaisir ! Oui j'y ai déjà songé plusieurs fois, c'est un sorte de rêve.. malheureusement j'ai du mal, au bout d'une trentaine de page, je me lasse, j'ai des pannes d'inspiration.. ton soutien me donne le sourire !

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  2. C'est intelligent et bien écrit. Le dernier paragraphe m'a particulièrement intriguée. Après tout, écrire des nouvelles n'est pas moins "noble" qu'écrire des romans, et tu t'es bien approprié cette forme. Continue ainsi.

    tortuemystique

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